En Australie, une expérience policière relance le débat sur la reconnaissance faciale dans les espaces publics. Pendant cinq mois, des caméras ont analysé plus de 1,38 million de visages pour détecter des personnes recherchées. La police de l’État de l’Australie Occidentale affirme avoir procédé à 122 arrestations et enregistré seulement neuf fausses alertes. Bien que les résultats soient présentés comme encourageants par les autorités, ils soulèvent une question délicate : jusqu’où peut-on contrôler les citoyens ordinaires au nom de la sécurité ?

Des caméras capables de détecter un suspect dans la foule
L’expérience, lancée le 22 juin, reposait sur un principe relativement simple. Des véhicules de police équipés de caméras circulaient ou surveillaient certains espaces publics. Chaque visage détecté était immédiatement comparé à une liste de personnes recherchées, incluant des suspects, des individus sous mandat d’arrêt et des personnes disparues. Lorsqu’une correspondance était trouvée, le système informait les policiers présents sur les lieux. Ces derniers devaient vérifier l’identité de la personne avant d’envisager une intervention. Contrairement à la reconnaissance faciale utilisée depuis plusieurs années pour examiner des enregistrements vidéo, cette technologie permet d’identifier et d’arrêter une personne presque immédiatement après qu’elle soit filmée.
À la fin de l’expérience, stoppée le 31 octobre, la police a rapporté 100 opérations menées dans 43 localités, tant dans de grandes villes que dans des régions plus isolées. Le système a généré 292 alertes et les autorités ont enregistré 122 arrestations. Elles ont également établi des contacts avec 146 personnes inscrites au registre des délinquants sexuels et effectué des contrôles sur dix individus jugés potentiellement vulnérables. Cependant, le rapport ne précise pas quelle proportion des arrestations découle directement des alertes générées par le logiciel.
Le Perth Royal Show, un événement majeur en Australie, illustre l’ampleur de cette surveillance. En trois opérations seulement, les caméras ont analysé près de 224 000 visages. Quinze alertes ont été déclenchées, menant notamment à trois arrestations.
Un taux d’erreur impressionnant, mais des chiffres à nuancer
Pour défendre leur dispositif, les forces de l’ordre australiennes insistent sur son exactitude. Parmi les 1 380 882 analyses faciales réalisées, seulement neuf ont donné lieu à une alerte reconnue comme incorrecte. Les autorités mettent ainsi en avant un taux d’erreur de 0,00065 %, considéré comme très faible. Cependant, ce chiffre nécessite des précisions. Il correspond au nombre total de fausses alertes rapportées pour tous les visages analysés. Mais si l’on ne prend en compte que les 292 alertes activées, les neuf erreurs représentent près de 3 % des signalements. Ces deux calculs sont corrects, mais n’expriment pas la même chose.

Plus important encore, les résultats ne permettent pas de déterminer combien de personnes réellement recherchées auraient pu passer devant les caméras sans être identifiées. Dans ces conditions, il est impossible d’évaluer la capacité réelle du système à identifier tous les individus figurant sur les listes de la police. Le commissaire Col Blanch a reconnu que la technologie n’était pas parfaite. Néanmoins, il affirme qu’aucune des neuf erreurs n’a conduit à une arrestation, bien que toutes les personnes concernées aient été approchées et interrogées par la police.
Pour les défenseurs des libertés civiles, ces situations ne sont pas anodines. Une identification incorrecte peut amener une personne à devoir prouver son identité, même si elle n’est recherchée pour aucun délit. Ce problème a déjà conduit à plusieurs cas de détentions abusives aux États-Unis.
La surveillance de millions de visages soulève une autre question
Au-delà de la fiabilité du logiciel, c’est surtout le principe même de cette surveillance qui inquiète les associations de défense des droits fondamentaux. En effet, pour localiser quelques centaines de personnes, les autorités ont dû examiner les visages d’une population beaucoup plus grande, composée principalement de citoyens non recherchés.

La police prétend avoir mis en place plusieurs protections. Les visages ne correspondant à aucune personne sur leurs listes étaient automatiquement masqués et leurs données biométriques immédiatement effacées. Les informations devaient rester stockées en Australie, et chaque intervention devait être validée par un humain.
Cependant, ces précautions ne changent pas un élément essentiel : les passants n’avaient pas la possibilité de refuser individuellement l’analyse de leur visage. Les panneaux indiquaient la présence du dispositif, mais il suffisait de traverser une zone surveillée pour être soumis à une reconnaissance faciale.
Les critiques soulignent également les risques de discrimination. Plusieurs spécialistes notent que les performances des systèmes de reconnaissance faciale peuvent varier en fonction des caractéristiques démographiques des personnes filmées, notamment selon les conditions d’utilisation et les données utilisées pour leur formation.
La chercheuse en droit Sarah Schwartz du Human Rights Law Center interroge particulièrement la proportionnalité d’une telle surveillance dans une société démocratique. Elle souligne également le manque de transparence concernant les règles d’utilisation et les risques liés à la présence de ces caméras lors d’événements publics.
Pour l’heure, la police de l’État de l’Australie Occidentale a retiré ses véhicules de surveillance et suspendu les opérations. Une évaluation interne doit désormais examiner le fonctionnement du système, son efficacité sur le terrain, ses conséquences pour la population et le respect des garanties annoncées. Les conclusions de cette évaluation détermineront la suite donnée à cette expérience, sans qu’un déploiement permanent n’ait été annoncé pour l’instant.






